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Aigues-Vertes, petit hameau à quelques kilomètres de Genève, compte 115 habitants. Leur particularité? Ils souffrent tous d’un handicap mental. Bienvenue dans cette institution pas comme les autres, qui fête le week-end prochain ses 50 ans d’existence.

C’est un village comme les autres. Sur ses hauteurs, la petite église entourée de verdure. A deux pas de là, les premières maisons, le tea-room, l’épicerie. Suivent le restaurant, la salle de spectacle et la mairie. Le cimetière? Il est un peu plus loin, à droite après les champs de tomates et de pommes de terre. C’est un village comme les autres, Aigues-Vertes. A un minuscule détail près. Tous les villageois sont mentalement handicapés. Du facteur au boulanger en passant par le fermier ou le maire. Cette institution pas comme les autres, située sur la commune de Bernex (GE), célèbre en 2011 ses 50 ans d’existence. La grande fête, ouverte à tous, c’est pour dimanche prochain. Mais à quelques jours de ce moment tant attendu par les villageois comme par le personnel administratif, la vie suit son cours, entre rires, tristesse et application au travail.

8 h 25 Les villageois sortent de chez eux petit à petit, et font route vers la salle de spectacle. Il s’agit de ne pas être en retard à l’assemblée du village. Jérôme, menuisier, s’amuse à braquer une lampe de poche sur les gens qu’il croise, et assure qu’il ne viendra pas à la séance de ce matin. Et pourtant, quelques minutes plus tard, il sera là, dans la grande salle du complexe Bartoli, tout comme une grande majorité des 115 résidents d’Aigues-Vertes. Une rencontre hebdomadaire qui permet aux éducateurs de faire passer quelques messages, mais surtout aux villageois de raconter leur week-end, exprimer leurs opinions. On y apprend pêle-mêle que tel jeune homme est allé faire des courses à la Praille avec sa mère, que tel autre a gagné une médaille à un tournoi de pétanque. «Moi j’ai lavé la voiture de mon père, une Mercedes blanche», explique encore Marius. Des broutilles, peut-être, mais un exploit pour certains de réussir à s’exprimer, en public qui plus est. Anne-Marie, trisomique, demande un moment de silence. «Pour Gilles, s’il vous plaît.» Gilles, c’était son «bon ami» durant plus de dix ans, et il est mort il y a quelques jours, elle l’a appris en rentrant de vacances en famille en Ardèche (où elle a fait du cheval). La séance dissoute, une grande jeune femme s’approche et demande: «Tu es ici pour faire un stage? Journaliste? En tout cas, si tu veux revenir, tu es le bienvenu. Moi c’est Valérie, et toi? On peut se tutoyer? Excuse-moi, je suis un peu timide.»

9 h 15 A peine l’assemblée terminée, chacun prend le chemin de l’école, d’un atelier ou de la salle de sport. Pour Roberto, Rebecca, Michaël et Jérôme, c’est mathématiques. Cette année, ils vont apprendre à peser, mesurer et compter jusqu’à cent. Bettina, leur professeure, distribue à chacun règle et équerre. Et quand elle leur explique ce qu’est un angle, Michaël regarde ses mains. «Comme ça?» demande-t-il en montrant ses ongles.

Pendant ce temps, Laurent, le facteur autiste, fait sa tournée. Une de ses toutes dernières. Bientôt à l’âge de la retraite, il va passer le flambeau à un autre autiste du village à la fin de la semaine.

10 h L’heure de la pause, jusqu’à 10 h 30, comme tous les jours. Un repère nécessaire pour beaucoup des villageois, qui ont de la peine à gérer l’imprévu. A la terrasse du tea-room, Valérie et Silvana discutent. Silvana est allée au Zoo de Servion, et a visiblement adoré. Elle n’a de cesse de recommander sa visite à tous ceux qu’elle croise, leur recommandant d’amener avec eux un pique-nique, vu le choix sur place. Ici, tout le monde se connaît, éducateurs et villageois se saluent par leurs prénoms, échangent quelques mots.

A deux pas, dans le laboratoire de la boulangerie , une autre Valérie passe du jaune d’œuf sur des jalousies à la vanille et des croissants aux amandes. «Avant, j’étais ailleurs, je faisais des cartes, des bougies, pour Terre des hommes ou l’Unicef. Ici, je travaille le matin à la boulangerie et l’après-midi à la ferme, c’est super!»

11 h A l’atelier textile aussi, ça travaille dur. Alors que Nicolas carde la laine, Kathleen, Céline, la grande Valérie et Evelyne tricotent des écharpes. Et la jeune Kathleen, qui a du tempérament, veut mettre certaines choses au point. «Ce n’est pas parce qu’on est handicapés qu’on doit se moquer de nous! Ça m’énerve quand on nous manque de respect. Faudrait que ces ados viennent ici pour voir qui nous sommes vraiment.» A côté, la blonde Céline acquiesce, et avoue ne pas être très à l’aise quand elle prend le bus seule (la ligne 43 des TPG passe par le village): «La dernière fois, quand je suis montée, une dame a dit: Voilà l’handicapée.»

12 h Tous au restaurant. Steak haché ou dos de saumon à choix, glace fraise ou moka pour le dessert. Lionel, qui a cassé son appareil photo il y a quelques jours, vient s’asseoir à côté de la photographe avec une publicité pour un magasin de hi-fi et d’électroménager. «Il est bien celui-ci?» demande-t-il en montrant une photo d’un appareil Nikon. Il ira un peu plus tard en ville faire quelques courses... Il reviendra sans appareil photo mais avec un album d’Eros Ramazzotti. «Tu connais?» me demandera-t-il dans le grand salon qu’il partage avec cinq autres villageois, alors que la chanson Piu bella cosa retentit.

13 h 30 Rosalina, Seillah et Amparo, de l’équipe de nettoyage, se rendent dans le «bâtiment olympique», l’un des immeubles locatifs d’Aigues-Vertes. «Travailler ici, c'est le bonheur, on a hâte d’être le lundi pour retrouver les habitants, glisse Seillah, qui a commencé ici il y a deux mois. Ça change de l’hôtellerie de luxe, ça, je peux vous dire!» Et Amparo d’ajouter: «Ce sont des gens très gentils, c’est certain qu’il faut aimer être avec…» Dans les couloirs, elles plaisantent avec certains locataires, dont Laurent , très fier de montrer sa chambre, rangée de manière impeccable. Et sa collection de pots de glace Pingu, bien alignés sur sa table de nuit.

14 h Les cours reprennent dans le petit centre de formation, au premier étage de la mairie. Cet après-midi, c’est le français. «Farniente», «plaisir», «heureux», «rencontres»… Arnold, au tableau noir, écrit ce qu’évoque le mot «vacances» pour les participants au cours de français. Pour Giuseppe, c’est «beau temps», il est allé en Espagne cet été.

15 h 15 Il y a aussi une vraie ferme à Aigues-Vertes, avec de vrais animaux qu’il faut bichonner et de vrais légumes que les villageois iront vendre sur les marchés de Carouge ou de Plainpalais. Des légumes comme les haricots, que Nicolas et Bernard ont cueillis aujourd’hui. Et des chevaux comme Kama, le préféré de Jean-Claude. Il lui caresse la panse, lui donne des becs dans les oreilles. Et le cheval a l’air d’aimer ça. «C’est un pur-sang arabe, je le monte de temps en temps, il est très gentil», sourit l’homme en bleu de travail et casquette vissée sur la tête. A la ferme Hans Wilsdorf, appelée ainsi en hommage au fondateur de Rolex (la fondation Hans Wilsdorf est un important mécène d’Aigues-Vertes), il y a aussi des poules, des vaches, des cochons laineux, et des oies terriblement bruyantes. Alex s’occupe, lui, des plantations, et avoue que cela représente «beaucoup de boulot». «Là je vais faire mon permis tracteur, je dois encore passer la théorie et la pratique.» On sent la motivation quand il évoque les 50 questions de l’examen théorique qu’il va devoir réviser.

16 h Au sein des ateliers polyvalents, quelques personnes avec des déficiences plus lourdes s’occupent. Puzzles, dessins, jeux, bricolages… Une ambiance d’école maternelle avec de grands enfants, simplement. «Aigues-Vertes est un lieu privilégié, et on a beaucoup de liberté sur la manière dont nous voulons enseigner, s’enthousiasme Jessica, jeune éducatrice. Et pour les villageois, c’est une vraie chance de pouvoir sortir de chez eux et être au milieu de la nature. Après, certains diront qu’il y a le risque d’être enfermé, comme dans un ghetto, mais c’est en fait très ouvert, ils peuvent aller en ville, prendre le bus, et des classes viennent aussi visiter le village.» Devant son ordinateur à écran tactile, le jeune Raphaël, visiblement dissipé par ces «étrangers», semble s’amuser à cliquer là où l’éducatrice lui dit de ne pas cliquer… Anne-Marie, la jeune femme qui a perdu son bon ami, n’est pas loin. En montrant son tricot, elle me glisse en riant: «Maintenant, je vais devoir me trouver un autre copain.»

16 h 45 Dans la salle de sport flambant neuve, Anaïs et Robert jouent au badminton sous le regard de Guillaume, professeur d’activité physique adaptée. «C’est un cadre de travail unique. Si j’ai un souci avec un collègue ou un supérieur, il me suffit de voir la nature alentour pour être rasséréné. Et en ville, certains villageois ne seraient pas autonomes, alors qu’ici, ils peuvent se déplacer sans problème.»

17 h 30 Comme dans un vrai village, à la fin de la journée, les rues s’animent. On sort des cours, du travail, le personnel administratif rentre chez lui, certains villageois sautent dans le bus pour aller prendre un cours de piano ou faire une course en ville. Devant le porche d’une maison, un petit groupe de jeunes rigole et se taquine. Un village comme les autres. Presque.

Silvana Noëlie, villageoise «J’ai une très bonne mémoire des chiffres»

FEMINA Depuis quand habitez-vous à Aigues-Vertes?
Depuis 2006, le 10 novembre. J’avais 50?ans, j’en ai maintenant 55. Et j’habite dans le bâtiment des Clochettes depuis deux ans, le 8 février.

Vous travaillez dans le village?
J’étais avant au conditionnement (ndlr: des légumes de la ferme), mais je n’aimais pas. Ils se lancent de la nourriture sur la figure, moi je suis plus calme. Depuis le 10 novembre, je suis à l’atelier textile.

Et à part le travail, quelles sont vos occupations?
Oh, j’en ai beaucoup. La plupart du temps, je préfère m’occuper seule, mais je vais de temps en temps à des sorties en groupe, pour faire plaisir, comme la visite au Zoo de Servion ce week-end. Je fabrique aussi des colliers, pour moi ou ma famille. Je colorie, j’écris des lettres. Et je fais du dessin sur bois aussi, c’est très joli.

Vous semblez avoir une bonne mémoire des chiffres…
Oui, c’est vrai, mon frère s’en étonne toujours! Il s’est marié le 8 septembre 2008 à Gaillard, en France, et je m’étais habillée en princesse. Je vais vous montrer, je dois avoir une photo avec moi (elle sort de son sac à main une photo d’elle et sa famille, savamment décorée). Je suis aussi allée avec lui au Grand-Saint-Bernard, mais c’est trop haut, 2773 mètres quand même.

Vous avez des projets?
Je suis des cours de géographie et je vais bientôt apprendre l’informatique. Je me réjouis, comme ça, je pourrai imprimer mes dessins! Et si tout va bien, j’aurai deux diplômes l’année prochaine.

Le village en bref

  • Son histoire Né en 1961, d’abord géré par des anthroposophes, le village s’ouvre vers le monde extérieur et devient une collectivité publique en 1996. En 2003, après plusieurs années difficiles, c’est le retour aux chiffres noirs, avec l’aide du canton de Genève et de la fondation Wilsdorf.
  • Son emplacement Situé sur la commune de Bernex (GE), il est desservi par la ligne 43 des Transports Publics Genevois.
  • Ses infrastructures De 2003 à fin 2010, le village a connu une mue intégrale de ses infrastructures, pour un coût de 63 millions de francs. Il compte aujourd’hui 20 bâtiments, sur 21,5 hectares, et peut accueillir 120 villageois.
  • Son anniversaire La fête, sur le thème du Moyen Age, aura lieu le 18 septembre 2011, toute la journée. www.aigues-vertes.ch

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