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Le désir d’aimer est le dernier désir à disparaître. C’est la sexologue genevoise Antoinette Liechti Maccarone qui l’affirme. Mais aussi les statistiques. Selon une étude faite en 2003 par l’Institut de Psychologie de l’Université de Zurich, 22,5% des plus de 75 ans – hommes et femmes confondus – affirment avoir encore de l’intérêt pour le sexe, et 27% ont des rapports sexuels avec un(e) partenaire au moins une fois par mois. Un chiffre identique à celui donné par un sondage américain publié en 2007 dans le New England Journal of Medecine. Et corroboré par l’Enquête sur la sexualité des Français menée par TNS Sofres en 2009. La vie sexuelle du 3e voire du 4e âge est bien une réalité. Mais une réalité taboue. Tant qu’elle se déroule au domicile privé de la personne, il est facile de l’ignorer: chacun fait ce qu’il veut chez soi. Mais comment l’appréhender lorsqu’elle a pour cadre la maison de retraite qui ne laisse pas de place, ou très peu, à la vie intime?

En Suisse romande, le sujet interroge depuis plusieurs années. En 2007, une journée de réflexion inter-EMS lui a été consacrée. La notion de sexualité, longtemps passée sous silence, est progressivement ajoutée aux chartes éthiques des associations cantonales d’établissements médicaux-sociaux (EMS).Dans le canton de Genève, la FEGEMS stipule ainsi que ses membres «veillent à préserver la vie spirituelle, intime, affective et sexuelle de la personne âgée.» Et ce, depuis 2009. A Fribourg, l’AFIPA a précisé, fin 2011, que l’institution «reconnaît aux résidants le droit de vivre pleinement leurs relations affectives et sexuelles dans le respect de chacun. Elle prend notamment les dispositions permettant aux résidants de vivre leur intimité, leurs relations affectives et leur sexualité sans crainte d’être dérangés.» En revanche, dans le canton de Vaud, il n’est fait aucune mention de la sexualité; la charte de l’AVDEMS reconnaît seulement «un droit à l’intimité».

Les chartes éthiques émettant des recommandations et non des règles coercitives, chaque EMS traite le problème à sa manière. Et, affirmer qu’on a adopté une politique interne précise concernant les besoins sexuels de ses pensionnaires ne semble pas si simple. Ainsi, un établissement lémanique, sollicité il y a quelques semaines par une de ses résidantes qui souhaitait faire appel à un assistant sexuel, a refusé de s’exprimer dans le cadre de notre enquête. Tout juste nous a-t-on confirmé qu’une formation spécifique avait été mise en place pour le personnel. Peur du qu’en dira-t-on ou crainte de faire fuir les familles qui, le moment venu, devront choisir le home où placer leur aîné? «Dans les EMS, la direction réfléchit en termes de clientèle et se doit d’avoir une image publique correcte, confirme Thierry Daviaud, infirmier à la Maison de Vessy (GE).Même si elle a une approche progressiste, elle ne peut pas se permettre de laisser dire qu’elle transforme son établissement en lupanar.»

Intimité sous conditions

«La maison de retraite, tout en étant le domicile de ses résidants, est une institution qui évolue dans un cadre organisé. Cela implique qu’il faut concilier les besoins de la vie privée avec les contraintes de la vie collective», rappelle Anne-Marie Nicole, rédactrice à la revue CURAVIVA éditée par l’Association des homes et institutions sociales suisses. Or, comment avoir une intimité lorsqu’on doit ne serait-ce que partager son quotidien avec un(e) autre pensionnaire? Tous les EMS ne proposent pas uniquement des chambres individuelles. «Intimité, c’est un bien grand mot, commente Chantal Thiery, infirmière-chef à l’EMS La Vendée, au Petit-Lancy (GE).Nos résidants peuvent s’enfermer à clé, mais pour des raisons de sécurité, le personnel peut ouvrir de l’extérieur. Et parfois, on frappe à la porte mais la personne est sourde et n’entend pas…» Si le personnel soignant a pour instruction de toquer, en pratique, cette directive n’est pas systématiquement suivie. C’est ce qu’a démontré l’infirmière Sylvie Hediguer lors de la journée inter-EMS de 2007. Pour son mémoire de fin d’études, elle avait soumis un questionnaire aux maisons de retraite genevoises. Il en était ressorti que seule la moitié des soignants interrogés admettait frapper avant d’entrer.

A l’EMS La Vendée, comme dans de nombreux autres homes, des pancartes «Ne pas déranger» sont mises à disposition dans les chambres. Mais cette solution n’est pas la panacée, estime l’infirmier Thierry Daviaud. A la Maison de Vessy, qui l’emploie, ces panneaux avaient aussi été proposés. «Mais nous avons constaté qu’ils ne faisaient que stigmatiser davantage, dit-il. Les pensionnaires avaient honte que leur vie intime se déroule au su de tous.» Car si le sujet est tabou pour les soignants, il l’est tout autant pour les résidants. Ainsi, Chantal Thiery remarque que, lors des colloques mensuels organisés à La Vendée avec les pensionnaires, «on ne discute jamais de ça, mais uniquement de nourriture! (Rires.) C’est une génération qui n’a pas appris à parler de sa sexualité.»Nathalie Tille l’a aussi constaté face aux couples qu’elles a photographiés et interrogés pour son expo Coup de foudre en EMS. «Ils ne s’étalaient pas sur le sujet, confie-t-elle. Un seul couple m’a avoué avoir des rapports sexuels.»

Cette pudeur est-elle seulement une question de génération? Pas si sûr. Les spécialistes, mais aussi les aînés eux-mêmes affirment que la sexualité des personnes âgées ne traduit pas forcément la même réalité que chez les plus jeunes. «Je ne suis pas sûre que cela aille jusqu’au rapport sexuel lui-même, confie Chantal Thiery. Ce sont plutôt des attouchements, sur un(e) partenaire ou sur soi-même. Il arrive aussi que des hommes regardent des films pornos le soir dans leur chambre. Certains ont même encore des VHS! Mais c’est leur droit, ils sont chez eux. Nous estimons que cela ne nous regarde pas.» Selon l’Office fédéral de la statistique, les pensionnaires des EMS ont en moyenne 82 ans. Or, lorsqu’on est limité par la mécanique défaillante de son corps vieillissant, les galipettes deviennent parfois physiquement difficiles. Mais cela ne signifie pas qu’on n’a plus de désir. Il n’est d’ailleurs pas rare que, lors de la toilette, les résidants fassent des avances aux soignants. Les hommes sont souvent plus crus, plus directs. Les femmes, elles, disent qu’elles apprécient les soins qu’on leur prodigue. «Cela montre bien que ce besoin d’être touché, caressé, existe jusqu’à la fin de la vie, poursuit l’infirmière. Cette sexualité déviée fait partie de leur intimité, mais elle peut surprendre. D’où la nécessité de dédramatiser et de former le personnel pour qu’il puisse adopter l’attitude adéquate.»

Besoin de caresses

Dépasser ses propres blocages pour entendre les besoins de l’autre: plus facile à dire qu’à faire. A l’EMS La Vendée, on dénombre une quinzaine de nationalités parmi le personnel soignant; à la Maison de Vessy, une trentaine d’origines culturelles différentes se côtoient. Pour des raisons d’éducation ou d’interdits religieux, le simple fait de parler de sexualité est parfois trop tabou. Certains n’ont même pas appris les mots exacts pour la nommer et la décrire. «Dans la pratique, il est difficile de se distancer de sa culture car elle touche à l’individualité de chacun, dit Thierry Daviaud. La sexualité peut heurter, voire choquer. » Tant qu’elle a pour cadre une relation de couple, la vie sexuelle des résidants est bien acceptée, reconnaissent les soignants. Mais il est beaucoup moins aisé de passer outre ses préjugés moraux lorsqu’un(e) pensionnaire demande à rencontrer une prostituée ou un(e) assistant(e) sexuel (le). Là, plus question de romantisme ni d’histoire d’amour pour justifier le désir charnel.

Chez ASPASIE, association genevoise de soutien aux travailleuses du sexe, Joanna Pióro Ferrand reçoit depuis une quinzaine d’années des demandes de conseils de soignants, de la famille ou encore des curateurs d’aînés ayant émis l’envie d’avoir des amours tarifées. «Le rapport vénal pose un cadre à la relation, ce qui peut permettre à l’homme de s’affranchir de tout engagement, commente-t-elle. Et puis, les clients ne s’intéressent pas toujours aux femmes âgées, tout simplement.» L’intervention de prostituées en EMS n’est pas fréquente, affirme l’assistante sociale, mais «elle existe, du moins à Genève.» Certains EMS tolèrent d’ailleurs les travailleuses du sexe dans leurs murs. L’association SExualité et Handicaps Pluriels (SEHP) est elle aussi régulièrement sollicitée. Depuis qu’elle amis sur pied la première formation romande en assistance sexuelle, en 2009, la SEHP a été contactée par une dizaine d’EMS. Mais «vivre l’intime de l’intime dans sa chambre est évidemment très tabou», note sa présidente Catherine Agthe Diserens. «Le plus souvent, la direction estime que la rencontre avec l’assistant(e) sexuel (le) doit se dérouler en dehors de l’établissement.»

Dépasser ses tabous

«La sexualité d’autrui est trop souvent «kidnappée» par des tiers, chacun la confrontant à ses propres valeurs et représentations sociales», explique Catherine Agthe Diserens. Les EMS peuvent ainsi être confrontés au jugement des familles des résidants. Quoi de plus complexe, pour un fils ou une fille, que de devoir se mêler de la vie sexuelle de l’un de ses parents? Certains, pourtant, parviennent à surmonter leurs a priori. «J’ai reçu récemment un appel de la fille d’un résidant; elle relayait le désir répété de son père d’être pris dans les bras de manière caressante. Elle espérait pour lui, de temps en en temps, une assistance sexuelle. J’admire qu’elle ait pu dépasser sa propre pudeur à cet égard.» Cofondatrice de la SEHP, Françoise Vatré se souvient, elle, d’une dame de 84 ans, vivant en EMS. A sa demande, ses soignants avaient fait appel à un assistant sexuel. «Ses enfants s’étaient même cotisés pour offrir ce plaisir à leur mère. Cela faisait plusieurs décennies qu’aucun homme ne l’avait touchée. Elle s’était sentie revivre.» L’être humain a besoin de contact physique, rappelle Thierry Daviaud: «Son absence précipite le déclin psychique.»

La vision que l’on a de la sexualité en EMS doit changer, estime l’infirmer. Pour des raisons de santé, mais pas seulement. «On ne va pas avoir le choix, dit-il. Quand j’ai commencé ce métier il y a vingt-trois ans, les plus vieux résidants étaient nés au XIXe siècle. On va bientôt être confrontés à une tout autre génération, plus exigeante, moins soumise.» Et surtout, ces seniors, contrairement à ceux qui les précèdent actuellement en maison de retraite, ont vécu la révolution sexuelle avec les libertés de la société du désir. Vont-ils y renoncer à cause du vieillissement? Catherine Agthe Diserens anticipe: «Je pense qu’ils s’affirmeront: «Je suis chez moi en EMS et ces petits ou plus grands plaisirs m’appartiennent! C’est pourquoi le personnel soignant se forme actuellement à ces questions délicates.»

A lire

  • «Assistance sexuelle et handicaps», de Catherine Agthe Diserens et Françoise Vatré, (2e édition revue et augmentée), Ed. La Chronique Sociale.
  • «Le cœur n’a pas de rides», de Marina Rozenman, Editions du NiL.

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