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34, 60 et 78 ans

Nous vieillissons en trois caps

Vieillir trois caps

Une étude du programme de recherche européen ESS montre que le premier coup de vieux est perçu en moyenne à 35 ans dans les pays occidentaux du continent. Sans oublier cet ingénieur du service de streaming Spotify qui, après avoir analysé les écoutes de milliers d’utilisateurs au fil du temps, a calculé que nos goûts musicaux tendaient à se figer vers l’âge très christique de 33 ans.

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Vous avez le sentiment que la vie s’articule autour de grands caps plus ou moins difficiles à passer? Ce n’est pas qu’une impression. Des scientifiques de l’Université Stanford, aux USA, révèlent que nous ne vieillissons pas de manière linéaire, mais plutôt par paliers successifs. Ils ont ainsi identifié trois âges charnières principaux où le phénomène s’accélère de manière très significative: 34, 60 et 78 ans.

«L’analyse des marqueurs sanguins du vieillissement démontre qu’il existe des moments de la vie, communs à tous, où l’on se met à vieillir plus vite», commente le scientifique français Jean-Marc Lemaître, directeur de recherche à l’Inserm, l’Institut national de la santé et de la recherche. Concrètement, sursaute-t-on un matin en se regardant dans le miroir?

Professeur de pathologie et d’immunologie à l’Université de Genève (UNIGE), Karl-Heinz Krause confirme que le fameux coup de vieux est une réalité scientifique, même si le découpage clinique proposé par l’étude simplifie beaucoup les choses:

«Il s’agit de moyennes et conférer une telle précision mécanique au phénomène du vieillissement est assez exagéré. On devrait plutôt parler de vagues, de fenêtres avec plus ou moins cinq ans de marge.»

Un ressenti unanime

Bref, les parages du milieu de la trentaine, du début de la soixantaine et de l’orée des 80 ans connaissent donc bel et bien une accélération du temps. Etrangement, les conclusions de cette étude entrent en résonance avec plusieurs enquêtes sur le ressenti du vieillissement. Ainsi, un sondage OpinionWay, en France, a fait ressortir les âges de 40 et de 60 ans comme étant des virages sévères.

Par ailleurs, une étude du programme de recherche européen ESS montre que le premier coup de vieux est perçu en moyenne à 35 ans dans les pays occidentaux du continent. Sans oublier cet ingénieur du service de streaming Spotify qui, après avoir analysé les écoutes de milliers d’utilisateurs au fil du temps, a calculé que nos goûts musicaux tendaient à se figer vers l’âge très christique de 33 ans.

Vies parallèles

Aux manettes de cette sénescence qui, comme les fusées, a plusieurs étages, il y a évidemment la génétique, qui donne des cadres, met des limites, instaure une sorte de feuille de route à notre corps. Toutefois, la vitesse avec laquelle nous vieillissons est en grande partie le résultat de facteurs extérieurs, dont le contexte social, précise Andrea Superti-Furga, professeur ordinaire à la Faculté de médecine de l’Université de Lausanne (UNIL) et généticien:

«Lorsqu’il est intense et vécu sur une période prolongée, le stress peut par exemple avoir un impact négatif sur le vieillissement.»

Le milieu de la trentaine est, justement, l’un des moments les plus à même de générer de l’anxiété, rappelle Claudine Burton-Jeangros, professeure ordinaire en sociologie à l’UNIGE. «Il s’agit souvent d’une phase assez intense, car la vie d’adulte se met en place avec l’établissement de sa propre famille. On tente de combiner au mieux aspirations professionnelles et familiales, ainsi que sa vie sociale.»

Grosse fatigue

Selon l’Office fédéral de la statistique, l’âge moyen auquel on accueille son premier enfant est ainsi de 32 ans pour les femmes et de 35 ans pour les hommes. Pour nombre de Suisses, le milieu de la trentaine est alors synonyme d’éducation de bambins en bas âge. Cette accumulation de stress, de contraintes, de nuits raccourcies voire inexistantes et de rôles a un coût.

«Beaucoup de ressources sont nécessaires pour arriver à gérer autant de choses, explique Daniela Jopp, professeure associée en psychologie à l’Université de Lausanne (UNIL). C’est d’ailleurs cette période comprise entre 35 et 50 ans qui est rapportée comme étant la moins satisfaisante en termes de bien-être.» Une phase acrobatique qui semble universelle.

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Comme une accélération

Dans une étude internationale publiée au début de l’année, le National Bureau of Economic Research, aux Etats-Unis, nous enseigne que le moment où nous sommes le moins heureux survient à 47 ans, consécutif à une pente descendante du sentiment de bonheur qui débute avec la trentaine. Les auteurs soulignent par ailleurs le rôle de la baisse de certaines hormones, susceptible d’altérer l’envie de mordre la vie à pleines dents. Maman de deux jeunes enfants, mariée et passionnée par son travail, Mathilde, 38 ans, confie ne plus toujours se reconnaître sur ses photos de couple datant de la fin de la vingtaine:

«Eduquer des enfants est quelque chose d’extraordinaire, mais il faut reconnaître que cette énergie déployée, ces responsabilités et ces soucis laissent des traces!

J’ai l’impression d’avoir pris un coup de vieux en l’espace de quelques années. Mon visage a quelque chose de moins rayonnant et je me sens vite fatiguée par le moindre effort. Conserver des relations avec tous ses amis est aussi un challenge.»

Un horizon qui se resserre

«La configuration de certains moments de la vie est en effet susceptible d’accélérer le processus du vieillissement», fait remarquer Karl-Heinz Krause. D’autant plus que de telles conditions affecteraient directement le cerveau, à en croire Bogdan Draganski, médecin associé au Service de neurologie du département des neurosciences cliniques du CHUV et professeur associé à l’UNIL. «L’hypertension, fréquemment présente chez les gens performants, stressés, qui s’agitent beaucoup, a un impact sous-estimé sur le plan cognitif, avec des dommages visibles dans la matière blanche. A cet âge, les problèmes générés ne vont pas tellement concerner la mémoire, mais plutôt les dimensions émotionnelle et attentionnelle.»

La trentaine est ainsi particulièrement à risque pour les capacités cognitives, signale Daniela Jopp, «avec le début fréquent d’une dégradation de la vitesse de traitement et de la perception, bien que les compétences pragmatiques, comme le vocabulaire, demeurent intactes». Faut-il y voir les ingrédients de base préparant la crise de la quarantaine?

«Cette fameuse crise est d’abord une expérience existentielle, un questionnement du sens à mi-chemin de son existence», détaille David Le Breton, professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg et auteur d’Anthropologie du corps et modernité (Ed. PUF).

Retrouver du sens

Toutefois, l’influence du sexe est importante, ajoute Bernard Andrieu, philosophe du corps et chercheur au CNRS, en France: «La plupart des femmes devenues mères ont accouché avant 35 ans et l’horizon de la ménopause, avec la quarantaine, institue un pivot majeur à franchir dans leur vie.» Le second âge du coup de vieux identifié par l’étude de Stanford, en l’occurrence 60 ans, semble également très corrélé à une vaste remise en question de son parcours.

«On peut vivre des crises à tout moment, mais elles surgissent souvent à 40-50 ans, à la soixantaine et aussi plus tard, quand l’on sent que notre corps faiblit, analyse le psychiatre et psychothérapeute Robert Neuburger. Il s’agit de phases où le passé ne marche plus, ne satisfait plus. On prend conscience des obstacles, des renoncements, mais aussi des libérations. Ces passages invitent à se montrer créatif, sinon le risque est de céder à la déprime.»

Baisse des interactions

Car le début de la soixantaine sonne souvent l’arrêt ou le ralentissement de son activité professionnelle et beaucoup de gens mentionnent le passage à la retraite comme une phase difficile à vivre, relève Daniela Jopp: «Au-delà de la perte des repères, puisqu’on s’identifie souvent à son métier, le fait d’être moins actif cognitivement peut avoir un impact sur la santé.»

En outre, la qualité et la quantité des contacts sociaux après 60 ans s’avèrent être un facteur crucial. «Les personnes isolées, avec peu de visites et de rencontres, présentent un vieillissement accéléré, rebondit Claudine Burton-Jeangros. Or, la retraite qui commence est potentiellement risquée sur ce plan, puisqu’on a tendance à se replier sur le privé.»

Réapprendre à vieillir

Ce facteur est aggravé au carrefour du 3e et du 4e âge, que la littérature gérontologique situe généralement un peu avant 80 ans. Là encore, difficile de croire à une coïncidence, ce repère correspondant à la dernière vague de vieillissement (78 ans) observée par les scientifiques de Stanford. «Quelque chose de biologique se passe à ce moment-là, ce qui se manifeste par l’accumulation des maladies chroniques, mais c’est aussi à partir de cette période que l’isolement social devient plus criant, constate Daniela Jopp. Jusque-là, beaucoup avaient encore leur conjoint auprès d’eux, mais l’entrée dans le quatrième âge voit statistiquement décoller le risque de se retrouver seul à la maison, avec un cercle d’amis très raréfié.»

Toutefois, si les facteurs de vieillissement «arrivent généralement en même temps que des comportements et des contextes différents», comme le confirme Jean-Marc Lemaître, il ne faudrait pas négliger l’aspect purement psychologique du coup de vieux. C’est-à-dire? Certains moments de la vie ont peut-être une sorte de pouvoir de suggestion, intimant les individus à se comporter comme on est censé se comporter à ces âges.

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Le temps à soi

«Vieillir est aussi un sentiment qui nous est souvent inspiré en premier lieu par le regard des autres, affirme David Le Breton. On tend à intérioriser certaines représentations sociales des âges, certains passages symboliquement redoutables. Ainsi, beaucoup franchissent la soixantaine en se disant déjà que c’est la fin, car c’est le jugement que nous adresse la société.» On pense notamment à Yann Moix, qui, par ses propos très polémiques l’année dernière, a fait se sentir comme de vieilles peaux toutes les femmes de 50 ans et plus, épanouies, sexy ou non.

«Notre environnement social va effectivement influer sur notre vieillissement biologique, explique Bernard Andrieu. On peut imaginer que nos représentations mentales de la trentaine, de la soixantaine et du quatrième âge, parfois connotés péjorativement, associées dans notre inconscient collectif à un repli, une perte de dynamisme, y participent.»

La preuve, «on voit des octogénaires incroyablement dynamiques et jeunes à New York ou Los Angeles, des villes où ces âges sont moins négativement connotés, note Daniela Jopp. Les personnes ayant des modèles plus positifs vivent en effet mieux et plus longtemps.»

Dès lors plutôt que de chercher nos nouvelles rides à 34, 60 ou 78 ans, nous pourrions d’abord écouter l’âge de nos envies.

Madeleine, la soixantaine: «60 ans, c’est se réinventer»

J’ai toujours appréhendé le passage des dizaines, mais 60 ans a sonné, pour moi, la fin d’une époque. Victor Hugo aurait dit de 50 ans que c’était la vieillesse de la jeunesse et la jeunesse de la vieillesse et j’étais assez d’accord. Alors la soixantaine signifiait l’entrée, sans doute possible, dans le monde des vieux.

D’ailleurs, de ce que j’ai pu voir autour de moi, cette période donne le ton, puisque c’est à ce moment que les cas de cancers et autres maladies peu sympathiques ont fait boom dans mon paysage. Beaucoup de personnes, une fois à la retraite, semblent prendre un sacré coup de vieux, comme rabougris par le manque d’activité, surtout lorsque le couple est plutôt sédentaire.

J’ai cette impression que la soixantaine oblige en quelque sorte à choisir son camp: accepter de décliner tout doucement ou se donner un coup de fouet. Par ailleurs, avec la retraite, nombre de collègues, qui étaient des amis solides auparavant, deviennent des connaissances qu’on croise de temps à autre. C’est un piège tendu par l’âge, mais cette perspective donne aussi à beaucoup de sexagénaires l’envie de rebondir. Consciente qu’il faut profiter encore de ces belles années, j’ai décidé de continuer à sortir avec des amies, fixant régulièrement des repas communs.

En outre, après des décennies d’immobilisme, j’ai réussi à me convaincre de faire enfin quelques voyages. Même si la santé plus fragile pose ses exigences, c’est un appel à poursuivre plus que jamais des projets de jeunesse parfois un peu oubliés.

Les âges de la vie au fil de l’histoire

Dès l’Antiquité, philosophes et scientifiques ont tenté d’identifier différentes phases rythmant l’existence. Platon, avant Aristote, adhère à une division de la vie humaine en périodes de sept années jusqu’à 70 ans, un âge considéré comme l’ultime horizon à cette époque. Cinquante ans correspondent alors au sommet des capacités mentales. Le mathématicien Pythagore, lui, fit la promotion d’un découpage suivant celui des saisons de l’année, le parcours de tout individu connaissant un printemps, un été, un automne et un hiver. Quelques siècles après Jésus-Christ, saint Jérôme et saint Augustin proposent leurs six âges du monde, inspirés de la chronologie biblique et appliqués à l’échelle individuelle.

Au Moyen Âge, la théorie des quatre âges de la vie continue de rencontrer un certain succès, renforcée dans sa symbolique par le chiffre des quatre Evangiles du Nouveau Testament. Toutefois, la théologie chrétienne, qui se développe au début du second millénaire va également élire, via la sainte Trinité ou les Rois mages, le nombre trois comme l’un des plus fondamentaux de la pensée occidentale. On voit ainsi s’enchaîner la jeunesse, la maturité et enfin la vieillesse.

Avec la période moderne, le découpage se complexifie: le début du XVIe siècle voit en effet émerger une conception de l’existence comprenant douze phases, à l’image des mois, les six premiers correspondant à la jeunesse. Reste que la division en trois ou quatre âges demeure la plus frappante pour nombre d’artistes. A la Renaissance, le Titien réalise notamment plusieurs tableaux ayant pour thème les trois âges de la vie tandis que, au début du XXe siècle, Gustav Klimt peint son célébrissime Les trois âges de la femme.

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