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Aimer le mal

Pourquoi Satan est le nouveau sexy

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Des «Chilling Adventures of Sabrina» à «American Horror Story 9: Apocalypse», ou le sourire carnassier et délicieusement démoniaque de Tom Ellis dans «Lucifer», le diable est bien plus que dans les détails. Il est partout.

© Netflix

Les réalisateurs ont-ils vendu leur âme au diable? En l’espace de quelques saisons, on a en effet vu débouler sur les écrans toute une légion de productions mettant en scène le plus photogénique prince des ténèbres, le plus ensorcelant des anges déchus: Satan. Des «Chilling Adventures of Sabrina» à «American Horror Story 9: Apocalypse», en passant par le britanniquement déjanté «Good Omens» ou le film «The Possession of Hannah Grace», sans oublier le remake version série TV de «L’exorciste» ou le sourire carnassier et délicieusement démoniaque de Tom Ellis dans «Lucifer», le diable est bien plus que dans les détails. Il est partout.

Dans une société qui voit les pratiques religieuses traditionnelles s’essouffler et qui tend à mettre à distance l’univers biblique, cette irruption diabolique dans nos si païennes séances de binge-watching a de quoi surprendre. «Contrairement à Jésus, qu’il est assez difficile de représenter à l’écran et qui demeure très chargé spirituellement, Satan s’est détaché depuis longtemps du contexte de la théologie chrétienne, constate Youri Volokhine, maître d’enseignement et de recherche en histoire et anthropologie des religions à l’Université de Genève (UNIGE). Cette figure importante de la pensée occidentale étant ainsi déconnectée de son répertoire originel, on peut en faire ce qu’on veut, l’emprunter, se le réapproprier.»

De la punition à l’émancipation

Le triomphe du diable dans les films et séries semble d’ailleurs s’inscrire plus largement dans une ère fascinée par l’occulte, la démonologie et le magique. Pour preuve, la hausse très nette de la croyance dans l’existence de Satan depuis le début des années 2000, mise en lumière par une étude de l’Université américaine de Princeton. Selon un article du site The Atlantic, paru en 2018, les demandes d’exorcisme auraient en outre décollé ces dernières années. Mais pourquoi sommes-nous devenus si friands du personnage de Lucifer?

«Je crois que lorsque la culture et la politique traversent une période particulièrement chaotique et menaçante, il y a quelque chose d’attirant à évoquer le mal le plus absolu, en l’occurrence Satan», analysait récemment Kate Hagen, directrice de la communauté de scénaristes The Black List, dans un article de Bustle. Une sorte de réflexe pavlovien expliquerait la fortune du diable dans le cinéma des années 60 et 70, époque charnière voyant une libéralisation des mœurs succéder au conservatisme patriarcal des fifties. De «Rosemary’s Baby» à «L’exorciste», la manifestation satanique est le corollaire d’une sexualité vécue hors des cadres traditionnels de la famille (la mère de la petite fille exorcisée est célibataire et travaille). «Le diable est très souvent associé à l’idée de transgression sexuelle, de la corruption des âmes innocentes et irréprochables», souligne Youri Volokhine.

Un diable opportuniste

C’est d’ailleurs durant ces deux décennies que se sont développés les courants satanistes aux Etats-Unis, qui visaient à apporter une contre-culture suffisamment effrayante et puissante pour affronter la résistance du conservatisme religieux s’organisant avec les évangélistes. Un certain Anton LaVey, personnage haut en couleur, passionné par l’occultisme, fonda l’Eglise de la Nuit à la fin des années 60, s’appuyant sur La Bible de Satan, son texte fondateur. Il y défend notamment l’inexistence des péchés. Reste que si la figure diabolique tend à reprendre du service ces derniers temps, ce n’est pas tout à fait pour les mêmes raisons et pas non plus avec la même dimension subversive.

Elle serait en quelque sorte le messie moderne, explique Silvia Mancini, anthropologue et historienne des religions à l’Université de Lausanne (UNIL). «Satan ne fonctionne plus vraiment comme une incarnation de l’antéchrist, qui volerait et détournerait un message chrétien unanimement approuvé. Notre société postmoderne est celle du libéralisme et aussi de l’amoralisme, nos vies étant guidées par la quête du plaisir. Dans ce contexte, le diable redevient intéressant car, au fond, il coïncide avec cette envie. Il est ainsi pour nous une figure davantage inspiratrice que le Christ, figure morale et donc contraignante.»

Satan is the new black

Ce qui fait justement de Satan non plus une entité alternative, mais carrément mainstream, note la professeure de l’UNIL: «On le regarde encore comme le symbole d’une contre-culture contestatrice face au conformisme, mais le diable n’a plus grand-chose de minoritaire ou de dangereux, il est au contraire compatible avec la logique de consommation de notre société libérale et capitaliste que la grande majorité des gens a adopté.»

Bref, Lucifer n’est plus contre le système, il incarne le système. Sacrée douche froide pour les apprentis satanistes contemporains. S’il garde une dimension inquiétante et hostile, inhérente à sa stature, le diable a désormais presque quelque chose du Sauveur. Dans les nouvelles aventures de Sabrina qui, à la surprise générale ont cartonné sur Netflix, la sorcière Sabrina Spellman invoque subtilement sa part démoniaque pour défendre son autonomie et sa capacité à décider par elle-même. Satan, un féministe qui s’ignore, laissent entendre les écrans.

Défenseur du droit à l'IVG

«L’Eglise chrétienne a longtemps véhiculé une vision mettant la femme dans une position inférieure à l’homme, rappelle Silvia Mancini. Une véritable phobie du féminin, héritée d’une culture plusieurs fois millénaire, a été entretenue. A notre époque, qui voit parfois les droits des femmes être remis en question par le conservatisme religieux, cette association ancienne entre féminin et démon devient un vecteur de revendication, une arme de pouvoir pour les femmes. Un phénomène similaire est à l’œuvre avec les mouvements de sorcières contestataires aux USA.»

Fondé en 2013, le Temple satanique défend ainsi une société égalitariste et bienveillante, attaquant notamment en justice l’Etat du Missouri pour tenter d’y faire annuler la nouvelle législation restreignant le droit à l’avortement. Qu’il soit bestial, affublé de cornes et de sabots comme dans «Sabrina», ou doté d’une irrésistible gueule d’ange, comme dans «Lucifer», la figure diabolique est peut-être devenue sans le vouloir le meilleur allié des femmes.

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